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Racines

Que la vie est drôle parfois.

Je suis un gars de la ville, un vrai Parisien. Je suis né à Paris, dans la capitale, dans le nord du 18ème, en plein milieu de la goutte d’or. La rue Stephenson, la rue Léon, la rue Marcadet, la rue d’Oran étaient mes terrains de jeux. J’ai grandi dans ces lieux époque moto-crottes Chirac, et quand Juppé était encore maire du 18ème. J’ai grandi avec le métro, avec les magasins, avec les cafés et les épiciers dans les coins, avec le multiculturalisme des quartiers populaires. Au collège, mes potes s’appelaient Loga, Samir, Carlos, Gabriel et Roger… On appelait des restos chinois « des chinois », des restos indiens « des indiens », des kebabs « des grecs », mais pas encore des épiceries « des arabes » ; je me demande parfois comment c’est venu ça… J’aime les lumières qui se reflètent sur la Seine, je n’aime pas les bouchons mais j’aime la circulation des villes, l’entendre vivre, respirer. Mais la ville me fait peur parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir aux autres si on ne fait pas le premier pas.

Un jour, j’étais à une terrasse de café quand un mec les cheveux hirsutes, portant une grosse croix en bois et une demie chaussette, m’a fait un speech sur le monde, sur la vie, sur sa vie, qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il en avait plein de sa famille en Corse, la même que celle de Colonna. Je l’ai regardé avec un sourire un peu gêné, je l’ai écouté… il était ému, s’est mis à pleurer et il m’a dit merci ; personne n’avait pris le temps de faire attention à lui. Je me dis qu’il n’y a que dans la ville qu’on peut faire ce genre de rencontre…

Et maintenant, en plein milieu de la campagne d’une province Portugaise (c’est dire si je bien isolé !), je me rappelle où sont mes racines. Mes racines sont dans la terre, mes racines sont dans la pierre. J’aime les maisons en gros blocs de pierre de taille si typique de la région. Des carrelages et des céramiques sur le mur des immeubles. J’aime la vie douce et lente de la campagne, des insectes qui font du bruit la nuit, des chiens qui aboient et des chats qui se faufilent, pouvoir entendre au loin quelqu’un qui vient, et pouvoir se coucher au milieu d’un champ, au milieu du jardin, être au calme. Lever les yeux et voir le ciel étoilé qui s’offre à soi. Être dans sa bulle… J’aime manger les pommes du jardin pas mûre, et avoir mal à l’estomac pendant tout l’aprem. J’aime voir les gens se sourire, ou se faire la gueule, pas parceque c’est « normal » mais juste parcequ’ils se sont embrouillés en jouant aux dés au café, faire partie du même village, de la même famille, de les voir tous s’appeler « tonton », « tata » ou « cousin » alors qu’ils ne se connaissent quasiment pas. J’aime entendre les gens appeler quelqu’un « monsieur l’ingénieur » alors qu’il n’a pas dépassé le BEPC. Tout ça, ça fait partie du folklore. Mais la campagne me fait peur aussi parfois, elle peut être anxiogène, elle isole, et j’ai l’impression qu’elle ne prédispose pas à s’ouvrir au monde si on ne fait pas le premier pas.

Un jour, je me baladais dans les rues de Viana, la « grande » ville locale, lorsqu’une petite vieille dame probablement aveugle faisant la manche m’a alpaguée et m’a dit « estàs tan lindo meu filho ! que lindo menino lindo ! ». J’ai toujours été sensible à la flatterie mais quand même. Alors je lui ai filé une pièce, et quand je lui ai donné, elle avait l’air très étonnée ; un sourire, une larme, un merci. Faire la manche à la campagne… Ça relativise.

Je me demande parfois si ma vie aurait été radicalement différente si j’étais né ici, si j’avais grandi ici. Je serais peut-être déjà marié, déjà casé. J’aurais peut-être déjà des enfants, et j’aurais méprisé les « avec » et les « champigny », tous ces émigrants qui font les kékés une fois revenus au pays. J’aurais probablement travaillé dans le bâtit ou dans la mécanique, un métier manuel. Ou peut-être aurais-je été professeur ou politique, et je serais parti m’exiler dans la ville ou, pire, à Paris… Quelle ironie.

Je n’ai jamais idéalisé le Portugal, ou, par extension, je n’ai jamais idéalisé la province ni la campagne. Je n’ai jamais idéalisé non plus la capitale. Ils font partie de moi comme un tout indissociable. On me demande parfois si j’aurais pu vivre ici. De la même manière qu’on me demande parfois comme je fais pour pouvoir vivre à Paris…. Mais ne peut-on pas aimer le doux et l’amer, le sucré et le salé, les deux faces d’une même pièce ?

Je crois moi que c’est simplement une question de contexte. Je me souviens, quand j’étais encore avec mon ex, que j’adorais la campagne Tourangelle, me balader dans le marché de Loches un samedi matin. Elle pensait que c’était une torture pour moi, mais c’était sa sœur que je n’aimais pas. J’ai aimé visiter La Rochelle, et j’ai aimé visiter la gironde et marcher dans les rues de Bordeaux. J’aime Paris, pouvoir sortir me balader, être surpris qu’il y ai encore des boulangeries ouvertes à minuit, et trouver sur le parvis une milonga à Opéra. Et si… Et si on pouvait ne pas choisir… ?

Je regarde les étoiles. Je réfléchis. Je me dit que je suis bien ici, et que je me languis de Paris.

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Pas amoureuse, partie 6

Sans le ménager, elle l’avait déjà laissé tomber. Et c’est un peu échaudé qu’il avait appréhendé l’idée de la retrouver. Les jours précédents, ils avaient échangés comme aux premiers instants ; la passion alternant à la complicité malicieuse qui transpirait à chacun des mots prononcés par les deux amants.

Avare et ingrate avec lui parfois dans la façon de se donner – de lui donner du temps, de lui donner de la présence… de lui montrer son intérêt et sa toute relative amitié – il était sa bouée, le point d’ancrage qu’elle pouvait retrouver après qu’elle ne se soit un peu trop dispersée. Une fois encore elle avait besoin d’être rassurée, égayée d’une conversation à la fois sérieuse et insoucieuse. Car il avait cette faculté à tout relativiser ; remettre à demain, jusqu’à ce qu’ils ne deviennent plus rien, les tout petits tracas du quotidien. Et elle savait que quoiqu’il arrive, vraiment peu importe quoi, lui, au moins, serait toujours là.

Ils se retrouvèrent près du jardin du Luxembourg, arpentèrent les environs d’Odéon et de Mabillon, et leur chemin les mena pas à pas près de La Tour-Maubourg. Ils partageaient ce goût immodéré pour les belles rues de Paris, les immeubles de type Haussmann, et appréciaient les recoins inexplorés, où l’on pouvait par endroits se perdre et se retourner, pour y découvrir un cadre, une photo, afin de simplement contempler l’élégante beauté émanant de la capitale. Perdu dans une allée, d’un coup elle saisit son bras, qu’elle serra de toute sa main délicate d’une force qu’il ne soupçonnait pas, et jamais il ne se sentit aussi vivant qu’en cet instant.

Il se demandait parfois ce qu’elle cherchait avec lui. Pourquoi cherchait-elle sa présence ? Elle n’était pas amoureuse, c’était une évidence ; et elle le lui avait déjà répété avec violence et cruauté à chaque fois qu’elle s’était lassé, ou lorsqu’il se sentait en confiance, lorsqu’il sentait l’affaire pliée, l’affaire gagnée.

« C’est normal parfois d’avoir envie d’une vie normale… » lui avait-elle déjà dit. Une vie « normale »… de l’attention, de l’affection, ce qu’elle ne trouva pas auprès de ceux qu’elle aimait ou fuyait pour diverses raisons.

Tiraillé entre la peine et la pitié qu’il pouvait éprouver pour cette fille sentimentalement un peu paumé, mais qu’il aimait d’une absolue certitude, et la satisfaction égoïste de la voir se confier, d’insidieusement vers elle se rapprocher, il n’était pas fier de profiter honteusement de cette solitude, et s’en voulait naturellement d’avoir cette attitude.

A l’aube, il quitta son lit sans un bruit, encore assoupi des quelques minutes de sommeil utilisées dans la nuit. Un peu sonné, et… pas vraiment rassuré. Parce qu’il savait au fond que ce n’était pas auprès de lui qu’elle aurait voulu se lâcher, se libérer. Il n’était que le simple spectateur à peine supportable d’un moment de déprime qu’elle aurait voulu confidentiel.

Parce que, pour elle, il n’était, après tout, qu’un simple bouche-trou…

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Papa

Papa,

Cette nuit, j’ai pas envie de dormir, et comme à chaque moments d’insomnies, je me suis mis à écrire. En spectateur avisé, discret mais attentif, de ma vie sur les réseaux sociaux, t’aurais probablement lu ce message. Et en temps normal, à l’oral, j’aurais dit que tu me fliquais, et toi, t’aurais pris ton air faussement outré, et on se serait pris la tête, comme d’hab’ ; c’est que je connais plutôt bien la bête. En tout cas, ce soir, j’ai pas spécialement envie de faire de la prose, des figures de style, du lyrisme ou de la poésie, et si ça rime, ce ne sera pas fait exprès.

C’est assez ironique, en règle générale, quand je lis sur Facebook des messages cul-cul et neuneu, je trouve ça un peu débile et ridicule. Sauf que pour le coup c’est à mon tour d’être un peu débile et ridicule. J’aime pas faire dans le larmoyant pourtant d’habitude. Mais il me semblait important de réaliser avec quelques mots la photographie de mon état mental à un instant ‘t’. Ça sert à extérioriser paraît… je dois être bon pour la psychanalyse.

Quand j’étais tout gamin, il faut le dire, j’étais capricieux et très con. J’avais tout. Un jour, je me suis réveillé sur le canapé, y’avait plein de lego partout, et on avait passé la nuit à les monter. J’avais une voiture électrique bleue que toi, le mécano débrouillard et bricoleur, avait customisé pour qu’elle puisse aller en marche arrière. Elle était plutôt unique en son genre.

Au primaire, j’avais une veste en cuir retourné marron, superbement belle, dont la manche était toujours sale à force de me moucher avec. Je porte encore des vestes en cuir marron aujourd’hui même si, fort heureusement, la manche est un peu plus propre maintenant.

Je devais avoir à peine dix ans quand j’ai eu ma première moto. Il devait manquer un bon mètre pour que mes pieds touchent le sol, et comme tu le sais, on a fini par me la piquer. Mais je me souviendrais toujours de ses couleurs jaune et bleu.

J’avais un piano aussi, un piano électrique Yamaha dont je regrette aujourd’hui de ne pas avoir appris à en jouer. J’avais After Burner et Super Mario Bros 3. Tu m’avais acheté la cartouche le jour de sa sortie parce qu’on avait vu la pub à la télé. Tu m’avais demandé « t’as eu une bonne note ?», j’avais dit « non ». Tu m’avais demandé « tu feras mieux la prochaine fois ? », j’avais haussé les épaules, et tu me l’avais filé ; il te fallait bien un prétexte. Entre ça et mon tout premier ordinateur, je crois que c’est en grande partie grâce à toi si je suis devenu un geek technophile.

Je me souviens quand je te voyais repeindre ton BJ40 en blanc et que je te demandais « pourquoi en blanc papa ? », tu m’avais répondu « parce que c’est la couleur préférée du président de la République ! ». J’y avais cru. C’est peut-être con mais le blanc fait toujours partie de mes couleurs préférées maintenant.

La liste est longue, j’ai vraiment été gâté. Mais de tous ces souvenirs, celui qui reste, c’est celui où dans un moment de déprime, alors que tous les gamins d’une modeste rue du 18ème t’adoraient et me détestaient à raison, et qu’aucun ne voulait être mon ami, tu m’as dit « je serais toujours là pour toi moi, je serais toujours ton copain à toi… ton meilleur copain »

Un peu plus tard, notre relation, comme beaucoup de relations père-fils, est devenu plus conflictuelle. J’étais capricieux et con, j’étais devenu prétentieux et con. J’avais fini par avoir d’autres copains. J’avais fini par être plutôt doué à l’école aussi. J’aimais bien faire le malin. J’étais en recherche d’approbation, j’étais en recherche de fierté. Je ne comprenais pas quand tu me faisais balayer ton garage et ranger tes outils, alors que tous les autres gamins de mon âge avaient droit à des vacances « normales ». Très égoïstement, je trouvais ça injuste. Je ne voyais pas l’artisan qui travaillait dur au jour le jour pour faire tourner son entreprise et faire vivre sa famille. Te voir à l’œuvre, faire face aux difficultés, m’ont donné un profond respect et de l’admiration pour tous ceux qui ont le courage d’entreprendre.

Avec l’âge et la maturité, nous avions des échanges apaisés. Tu rêvais que j’aille à l’université. T’as insisté pour que je fasse des études supérieures, et j’étais heureux de voir ton regard fier quand j’ai eu mes diplômes et mes premiers salaires. T’as toujours été là, surtout dans les moments difficiles, et si tu m’agaçais parfois, j’aurais bien souvent dû t’écouter plus tôt. Tout ce que j’ai, je te le dois. Tout ce que je suis devenu, je te le dois aussi.

En ce moment, j’ai une grosse barbe et je suis coiffé à l’arrache. Avec ma démarche en dilettante et ma chemise blanche, j’aimerais dire que je fais un peu bobo intello, mais mon reflet dans la glace de l’ascenseur qui m’emmène au 6ème, à l’étage des soins intensifs et à la réanimation de l’hôpital, ne trompe pas ; avec mes cernes et mes yeux rouges je fais carrément clodo !

Je t’avoue que ces derniers jours ont été assez difficiles. Ce sont des épreuves, des moments qui marquent. Je te rassure, il n’y a vraiment rien d’exceptionnel, et bien d’autres gens traversent, ont traversé ou traverseront ce genre d’épreuves.
Mais de ces derniers jours, je retiens trois moments en particulier. Le moment où le médecin urgentiste demande le numéro à appeler en cas d’ultime décision, et que je lui donne mon numéro; devoir l’envisager, prendre conscience de la situation très rapidement, c’est pas évident. Le moment où je te vois inconscient et qu’au fil des minutes la situation se dégrade, que les gens s’affairent autour de toi et qu’on t’emmène au bloc ; honnêtement, j’ai cru t’avoir perdu. Le moment où il faut appeler tour à tour les gens pour leurs donner des nouvelles ; très franchement les premiers appels étaient difficiles… ça fait mal. Mais je crois que le pire, c’est que ça devienne une habitude, de le faire de façon automatique, telle une machine qui répète son speech. J’aimerais continuer à ressentir une douleur humaine, et ne pas devenir complètement blasé et détaché.

Ces derniers temps, je disais souvent de façon très injuste et puérile que tout ce qu’il y avait de bien chez moi je l’avais hérité de ma mère. Et c’est vrai d’une certaine manière. J’aime à penser qu’elle m’a donné l’empathie, la gentillesse et la bienveillance ; la capacité à relativiser, la capacité à aimer.

Toi, t’as jamais été un sentimental, mais c’était ta façon à toi de te protéger, de créer une barrière. Toi, tu m’as appris à avoir la même passion qu’ont les artistes, celle des artisans, le goût du travail bien fait avec précision. Tu m’as appris la rigueur, à être méticuleux. Tu m’as appris à me battre, à lever la tête, à lever les yeux, à avoir le regard franc, à avoir le regard fier. Tu m’as appris à rester fort et digne.

Si je t’en voulais parfois c’est parce que j’avais l’impression que t’avais perdu ça ; que t’avais perdu la foi, que t’avais perdu la flamme. Je projetais aussi sur toi toute la rancœur et le ressentiment de la peine que d’autres m’avaient fait subir, alors que tu n’étais pas responsable. À aujourd’hui 33 ans, j’avais peut-être aussi besoin sur le tard d’émancipation, de me forcer à être totalement autonome et d’enfin devenir un homme. Mais le fait est que j’ai besoin de toi.

Aujourd’hui, tu fais face à un dur, très dur combat. Moi, je ne peux pas faire grand-chose mis à part me souvenir de tout ce que tu m’as appris. Mais je serais toujours là pour toi, je serais toujours ton copain à toi, ton meilleur copain.

Il y aurait encore tellement de choses à dire, mais il est déjà 5h passé et il faudra bien que je me force à aller me coucher… Alors je te donne rendez-vous. Je te donne rendez-vous le 23 Janvier, le 8 Juin, le 16 Septembre… Tu ne m’en voudras pas si je mets d’autres dates d’ici là ; ce seront d’autant de dates, d’autant de moments où j’ai envie que tu sois là.

Ton fils qui t’aime,

Bilan 2025 : annus horribilis

Il y a précisément deux mois, j’ai eu 43 ans.

Quarante-trois ans…

J’ai du mal parfois à réaliser.

Quand je fais le bilan, je suis clairement un privilégié : je suis un homme blanc, cadre dirigeant dans l’informatique, suffisamment vieux pour avoir une situation professionnelle installée, et suffisamment jeune pour avoir une vie remplie et dynamique. Je me dirais agnostique mais j’ai eu une éducation catholique. Je suis allé dans une école privé, et j’ai eu une enfance relativement heureuse. Je suis hétéro, et je n’ai pas de handicap ni d’allergies. Je ne vis pas dans un pays en guerre ; je vis en France, à Paris. Je fais du tango et du théâtre… Je vais au resto quand je veux, et je vais voir des opéras deux ou trois fois par an. A chaque fois en catégorie 1. Mon plaisir coupable ce sont les costumes sur-mesure : prendre RDV, choisir le tissu parmi une liasse, choisir le style, le nombre de poches, et avoir mes initiales à l’intérieur de la veste n’est pas quelque chose de normal dans le milieu ouvrier d’où je viens. Je suis propriétaire de l’appartement où je vis ; mais il a quand même été acheté à crédit, faut pas déconner.

En résumé, je suis un privilégié.

Et quand je demande à ChatGPT s’il dirait que je suis un privilégié d’après ce qu’il sait de moi, ChatGPT répond… oui. Il admet que j’ai une sécurité matérielle relative, et m’accorde un capital intellectuel et des compétences rares (!). ChatGPT est bien aimable.

En résumé, je suis un privilégié.

Et quand on me demande, quand je parle aux gens, je leurs dis à tous : j’ai rarement été aussi heureux. Et pourquoi ne pas l’être finalement ?

Je crois que le bonheur est intimement lié à notre façon d’appréhender les choses de la vie. Et que le bonheur n’est pas synonyme de perfection. Le bonheur, c’est savoir ce que l’on veut, tout mettre en œuvre pour l’obtenir, et savoir faire face aux difficultés avec sagesse et stoïcisme. Accepter ce qu’on ne peut de toute façon pas changer, et entreprendre le changement de ce qui doit l’être.

On ne peut pas contrôler le vent, mais on peut ajuster ses voiles.

Alors par curiosité j’ai demandé aussi à ChatGPT de générer une photo de moi d’après ce qu’il sait de moi, afin de savoir comment l’IA, la génération prédictive et les stéréotypes, m’imaginent, et j’ai trouvé le résultat assez ressemblant et un peu triste. C’est une autre chose que l’on dit de moi parfois ; que j’ai l’air triste et dépressif… bon.

Je ne vais pas le cacher, cette année a été difficile. Cette année a été très difficile.

Elle a commencé seul, à regarder « Le Garçon et le Héron », un soir de 31 décembre 2024.

Toute l’année, j’ai frôlé le burn-out. Je travaille beaucoup, beaucoup trop. Et parfois, je me demande encore à quoi ça sert tout ça, qu’est-ce que je fous là.

J’ai fait une, deux, trois rencontres sentimentales qui n’ont menés à rien. Ça aussi ça mine, ça use, ça décourage.

En juin, j’ai eu un grand moment d’introspection : et si… et si je n’étais pas si génial finalement ? Pas si intelligent, pas si beau, pas si drôle, pas si talentueux, pas si bien… Parce que si j’étais si génial, je ne serais pas là à galérer pour savoir qui m’accompagnera pour aller voir le Lac des Cygnes.

Alors je suis allé voir un psy. Et j’ai continué d’aller voir le psy.

Et puis j’ai perdu mon père… J’ai perdu mon papa.

Mon père nous as quitté le 25 septembre. C’était un jeudi. Je suis né un jeudi. J’ai assez peu de choses à dire sur mon père. J’ai déjà dit beaucoup de choses il y a 10 ans. Je dirais simplement que son AVC, qui l’avait bien diminué, nous as rapproché, et que j’ai eu la chance d’avoir pu lui dire au revoir à temps et sereinement. Mais ça n’a pas été simple. Rien n’a été simple. Ça n’a pas été simple de l’habiller, ça n’a pas été simple de lui trouver une place au cimetière, ça n’a pas été simple de lui choisir une pierre tombale, ça n’a pas été simple de lui dire au revoir. Ça n’a pas été simple pour moi, mais ça l’a été encore moins pour ma mère.

Parfois je m’en veux de l’avoir laissé dans cette chambre d’hôpital, et de n’avoir pas insisté afin qu’on lui donne les bons soins. La dernière fois que j’ai vu mon père conscient, il appelait à l’aide et j’ai laissé faire. J’ai laissé faire.

 Et en même temps, que pouvions-nous faire ?

Je crois qu’il ne faut pas laisser passer une seule occasion de dire aux gens qu’on les aime, qu’on les admire, et de leurs dire ce qu’on apprécie chez eux. Quand j’y pense, je me sens chanceux d’être très entouré par ma famille et par mes amis. Ce sont d’autant de personnes loyales et fidèles auxquels je tiens, et je ne suis pas sûr de mériter l’affection qu’ils me donnent.

Mais je crois aussi malgré tout que cette expérience m’a rappelé à ma cruelle solitude. Cette fin d’année a été sentimentalement éprouvante.

Je ne saurais pas dire si j’ai eu de la chance ou pas dans mes relations sentimentales. J’ai aimé et j’ai été aimé. Parfois un peu, parfois beaucoup, parfois à la folie, parfois pas du tout. Jamais en tout cas de la « bonne » manière. J’aurais aimé être marié et avoir des enfants à 25 ans. Aujourd’hui je fais le bilan et j’ai quoi ? Un appartement sans vie quand je rentre le soir du bureau. J’ai plusieurs costumes sur-mesure, j’ai plusieurs billets catégorie 1 pour l’opéra Bastille, mais je suis pauvre. Pauvre parce que malgré tous mes efforts, tous mes efforts, ça ne fonctionne pas.

Alors on pourrait se demander pourquoi ? Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Honnêtement j’en sais rien. Peut-être, probablement, que je ne suis pas si génial. Peut-être, probablement, que je suis trop exigeant. Peut-être, probablement, que je cherche aussi une connexion unique, quelque chose de simple, de naturel, d’évident. Et ça fait d’autant plus mal quand on a la conviction profonde de l’avoir trouvé, et que malgré tout ça, ça ne fonctionne toujours pas. Alors c’est quoi le problème chez moi ?

J’ai parfois l’impression qu’on a honte de moi. Honte d’être mon ami. Honte d’être avec moi. Comme si j’étais le cousin débile pour qui on a de l’affection mais avec lequel on ne veut pas s’afficher. D’être celui qui gêne.

J’aimerais être aimé. J’aimerais quelqu’un qui s’engage. J’aimerais quelqu’un de fière, quelqu’un qui a confiance, quelqu’un de complice. J’aimerais quelqu’un de tendre, quelqu’un avec un cœur, quelqu’un qui relativise, quelqu’un de passionnée. J’aimerais quelqu’un qui pose sa main sur ma joue, et me dise doucement « tout va bien, ne t’en fais pas, je suis là, je suis à toi ».

Je crois que l’amour, c’est savoir que l’on peut compter sur quelqu’un, quelqu’un avec qui on peut se permettre d’être vulnérable.

Alors parfois je me demande : qui peut bien vouloir de toi Loulou ? Qui pourra bien vouloir de toi ?

Sur qui tu peux compter ?

Sur qui tu peux compter ?

Maman

Cette nuit, j’ai envie de vous parler de ma mère.

Elle ne se plaint jamais, ma mère, ou si peu, si rarement. Elle se plaint des gens mauvais dans le métro qui la poussent et qui ne font pas attention aux autres. Et elle se plaint maintenant, avec l’âge, des gens rustres qui lui font la vie difficile. Mais elle sait relativiser, ma mère, et elle essaie de voir le bon côté des choses, le bon côté des gens.

Pleine de bienveillance et de générosité, de simplicité et d’écoute, elle est d’une intelligence humaine et sociale comme j’en ai vu rarement. Elle a aussi beaucoup de recul, sur la vie, sur les choses ; elle est d’une sorte de fatalisme optimiste génial et permanent.

Elle ne dirait pas que les choses ne la touchent pas, ma mère. Bien sûr, la vie est difficile, et parfois, souvent, elle fait très mal. Mais elle dirait simplement avec un sourire qu’il faut faire avec, qu’on a pas trop le choix, et que ça pourrait être pire.

Ma mère, elle a beau dire qu’elle est « juste une femme de ménage », j’en ai toujours été fier. Elle est devenue femme de ménage par défaut, parce qu’il fallait bien travailler et que c’était le métier le plus accessible pour une immigrante portugaise sans diplômes.

Mais elle est incroyablement intelligente ma mère. Elle est même d’une intelligence rare. Elle a cette capacité à avoir de l’empathie, à comprendre les gens, à les accepter, à ne pas les juger, à les écouter. Elle éclaire, elle illumine, naturellement le monde autour d’elle. Je crois, tout simplement, qu’elle rassure et apaise.

J’insiste beaucoup sur ce mot : simplicité. Elle n’est pas compliquée ma mère. Elle est d’une candeur tendre et touchante. Je ne l’ai jamais vu être immature, ni faire un seul caprice. Elle est responsable et digne. Et cette simplicité transparaît dans la classe naturelle qu’elle a dans sa façon d’être ou de s’exprimer.

Ma mère, je crois, est la seule personne à me comprendre vraiment. Le seule personne à être en mesure de me calmer quand la vie, le monde et les gens, me révoltent. Ce n’est pas une militante, ma mère, c’est une résistante. Une résistante au sens propre, au sens premier. Et j’aimerais avoir le même recul, la même sagesse, et la même grandeur d’âme. A bien des égards, c’est un de mes meilleurs modèles.

On marchait ensemble dans le couloir de l’hôpital, entre sa chambre et l’ascenseur du sixième, quand elle me disait encore une fois avec sa sincérité habituelle « Je suis fière de toi mon Lou. Mais j’aimerais bien que tu ailles bien et que tu sois heureux. » Heureux…

Je sais qu’elle vit mal le fait que je sois seul et sans enfants. Mais si un jour j’en ai, j’aimerais les élever comme ma mère l’a fait avec moi. Elle m’a responsabilisé très tôt. Elle s’est occupé, et s’occupe, de moi comme d’un enfant, mais elle m’a toujours traité comme un adulte. Elle ne m’a pas dirigé, ni donné d’ordres, elle m’a accompagné. Elle m’a aussi toujours fait confiance ; elle a toujours accepté mes choix, même s’ils n’étaient pas toujours évidents.  « Je sais que t’es un garçon sérieux. Tu sais ce que tu fais. »

Je ne dirais pas qu’avec ma mère on soit très complice. En revanche, on a toujours été très solidaires. Nous avons vécu ensemble plusieurs épreuves, et je serais toujours impressionné par sa résilience.

Avec ma mère, on se comprend aussi parfaitement. On parle le même langage. Et notre principale différence, je crois, est que je n’ai aucun état d’âme à envoyer tout le monde balader si je suis ennuyé ou agacé, ou si je ne suis pas intellectuellement ou humainement stimulé. Alors qu’elle, elle a plus de patience et de savoir-vivre.

J’aimerais vieillir comme elle ; accepter les gens pas toujours agréable, et me dire « à quoi bon se prendre la tête après tout ? »

On pourrait croire que je fais un discours élogieux et biaisé de ma mère mais non.
Je pense déjà que des gens comme ma mère, il y en a d’autres mais très peu.
Ensuite il faut simplement la voir, la rencontrer, pour comprendre.
Tout le monde, littéralement, aime ma mère.

Ma mère, c’est une femme de ménage portugaise qui aimait l’école, qui était douée à ça, et qui a fini par faire un métier qui lui a cassé le dos au fil des années.

C’est drôle comme aujourd’hui après son opération, certains de ses messages ont une résonnance particulière : redresse toi, lève la tête, regarde le monde autour de toi…

Après une opération de près de 10h, et en quelques pas, elle m’a montré comment rester debout.

Fin de ciclo

Accoudé au bar, à boire son troisième Spritz, il raconte son histoire au barman qui l’écoute d’une moitié d’oreille. Elle est là. Elle ne le regarde pas. Par pudeur, et malgré la folle envie qu’il a de vouloir la prendre dans ses bras, la couvrir de baisers, lui demander encore une fois « t’es toujours à moi ? » et l’entendre dire, avec un grand sourire, « oui, je serais toujours à toi », il ne bouge pas. Il n’ose pas non plus la regarder.

La voir heureuse, discuter, flirter, constater qu’elle l’a totalement oublié avec cruauté, faisait naître en lui deux sentiments : celui à la fois primaire et impulsif d’une colère sourde et intérieure, l’instinct de survie sauvage et animal, de faire mal à celle qui lui a fait mal, la tête basse, les yeux qui pointent vers le ciel, le coin des lèvres qui se redresse faisant apparaître les canines, tel un lou(p) sentant venir le danger, une envie incontrôlable de lui arracher la tête, la prendre à la gorge et ne plus jamais la lâcher… et celui d’une mélancolie saine, apaisée, posée, sage et rationnelle, d’être simplement content pour elle, de la voir trouver son équilibre, quand bien même ce fût loin de lui. Il se disait que c’était ça l’amour adulte et véritable ; laisser passer l’égoïsme personnel et de penser à elle, sans aigreur ni rancœur.

Il avait ce côté naïf et enfantin, à en devenir puérile, de croire aux belles histoires, de ne jamais laisser tomber. Une persévérance qui lui a servi dans bien des domaines, mais qui, une fois amoureux, donnait souvent des relations sentimentalement compliquées. Exclusif parfois dans sa façon de se donner, il avait besoin d’être rassuré. Il était en recherche de sécurité, en recherche de fiabilité. Il avait tout simplement peur d’être abandonné, remplacé et oublié.

Regardant le vague, il se souvient peu à peu de toute cette année qui l’avait mené à danser si loin de chez lui alors que l’offre ne manquait pas à Paris. Après Otra Luna, il avait continué à vivre et à danser, rencontré X, Y, et d’autres, des filles qui avaient un intérêt à la fois bienveillant et intéressé, d’un danseur prometteur, agréable avec qui parler et qui ne rechignait jamais à les inviter. Certaine aimait lui dire malgré tout qu’il n’avait rien d’exceptionnel ; ni dans le bon, ni dans le mauvais, ce qui pour elle sonnait déjà comme un compliment. Le genre de gars gentil et moyen, et dans la vie du tango parisien, avoir ce genre de connaissance ce n’était déjà pas si mal.

Grâce à elles, grâce à Ella, grâce tous ces cours et ces stages qu’ils avaient travaillés ensemble pendant des mois, il avait réussi à acquérir un niveau convenable. Prendre du sol, de la musicalité, être moins dans la précipitation, être plus propre ; être dans l’émotion. Ce qui signifiait tout simplement pour lui à s’imaginer, à chaque chanson, danser avec un amour perdu ou introuvable. Il se mettait dans la peau du chanteur. Et il se souvenait de ce qu’on lui avait dit une fois « T’es au top ! Mais putain prends moi dans tes bras ! » Et pendant longtemps, il n’arrivait pas à le faire. Car cela voulait dire se donner, penser à cette histoire qu’il ne vivra jamais, d’une connexion des corps, des esprits, d’une connexion musicale instinctive et animale. A chaque chanson c’était un déchirement, à chaque chanson il crevait littéralement. Une douleur qui le consumait peu à peu de l’intérieur.

Alors il se souvient avoir vécu des aventures, avoir essayé au gré des opportunités. Sa chanson préférée restait Buscándote, il s’était même tatoué l’avant-bras droit, comme une philosophie de vie, une malédiction qui lui collait à la peau : « errer avec la fatigue de ma marche éternelle… ».

Avec elle, une nuit avait suffi à générer en lui un intérêt plus que de raison. Plus tard, quelques messages échangés avec déraison avaient fait monter la passion. En trois nuits, en trois soirs mélodiques et harmonieux, trois suspensions du temps, il en était devenu fou amoureux. Les prémices d’une relation absolue et fusionnelle, la promesse d’une jeunesse éternelle, celle d’un désir qui ne faiblirait pas.

Mais qu’était-il pour elle après tout ? Si ce n’est un profond désir impulsif et non maîtrisé, d’une alchimie des corps, de celle à en perdre le nord, d’un physique, d’un abrazo, d’un éphémère instant qui disparaît comme trop souvent, d’une jolie parenthèse, d’un joli moment. Et était-ce même bien suffisant ? Etait-ce même bien utile d’être riche intellectuellement, d’user de bons mots, de belles lettres, de belles intentions, à quelqu’un qui, de toute façon, n’y prêterais aucune attention. Car elle était partie vers d’autres bras, les habituels habits de tous les jours desquels elle ne reviendra pas.

Ils avaient pour habitude de se dire au revoir sur le quai d’une gare. Depuis, inscrit sur les pavés, on peut y voir :« Aqui yace el hombre que murio cada vez los Lunes, bailando tango sobre D’Arienzo, con amor… y soledad. »

Patrick

Le soir, après une milonga, je rechigne toujours à prendre un taxi ou un uber.

Par radinerie primaire tout d’abord. Puis pour ne pas m’habituer au luxe de se laisser véhiculer lors d’une soirée arrosée qui se serait un peu trop étirée. Sacré budget !Pour autant, pas peu fière de mes 5 étoiles décernés par tous les chauffeurs dont j’ai croisé la route, j’y ai toujours fait de très belles rencontres.Des gens intéressants, tous différents, qui avaient chacun leurs parcours, leurs raisons d’être VTC.Tous le faisaient en parallèle d’une autre activité. Tous, hormis un, trouvaient que ça payait plutôt bien.

Bizarrement, j’ai toujours eu au moins un point commun avec ces chauffeurs; que ce soit le prénom, les origines portugaises ou lointain kabyle, les références générationnelles, l’université de Saint-Denis…

Cette nuit j’ai rencontré Patrick.

ça sent bon dans la voiture de Patrick; sûrement à cause de la dame qu’il viens de déposer chez RMC à quelques mètres, dit-il.

Il y a des bonbons et des bouteilles d’eau que je peux emporter « même non ouverte », dit-il.

Patrick a au moins 6 ou 7 écrans sur son tableau de bord. « Vous en avez des écrans ! », il sourit.

Aimable, affable, il travaille à son compte dans l’informatique. Il avait commencé il y a 20 ans, suite à une reconversion professionnelle, chez Microsoft aux Ulis et IBM.

Patrick avait un client qui lui faisait 60% de son chiffre d’affaire, mais celui-ci ayant fermé la porte, il s’était mis au VTC pour trouver d’autres solutions et pour bien faire quelque chose.

Depuis, il dormait le matin, faisait VTC la nuit, de l’informatique l’après-midi, et il le vivait plutôt bien.

Cela prend du temps de se faire un réseau, de prospecter, et c’est un vrai métier. Mais Patrick ne se plains pas.

La nuit, il rencontre parfois des gens bourrés mais toujours drôles qui ont la gentillesse de vomir à l’extérieur de la voiture. Alors Patrick ne se plains pas.

Il est toujours souriant Patrick.

Il me rappelle qu’on a plusieures vies dans une vie.

Il me fait un peu penser à tous ces gens, ces artisans à leurs compte qui peuvent faire un peu tout, et qui racontent leurs anecdotes avec simplicité et bonhomie. Tous ces gens d’une autre époque qu’on écoute avec sourire et tendresse.

Ce soir c’était Patrick… une autre nuit ça aurait pu être mon père.

Great Mountain Fire

Je suis bien embêté… J’aimerais pouvoir vous écrire un p’tit billet, comme je l’ai déjà fait pour Sofia Ribeiro et Thaïs Morell, ou, dans une moindre mesure, les Cahiers d’Auré…  J’aimerais pouvoir vous vanter à nouveau les mérites d’un groupe au succès très modéré. Mais en ce jour de jeudi l’inspi me fuit, alors le plus simple reste de vous raconter comment j’ai découvert, comme souvent par hasard, Great Mountain Fire.

Je l’avoue sans honte ni gloire, je n’aime pas les « festoches ». On y boit de la bière, on y mange des frites et du gras. Non pas que je n’aime pas ça, mais c’est souvent debout avec les doigts, ou sur un banc dégueulasse, ou par terre sur un champ de patates boueux. On se caille avec un K-Way et des bottes PVC super pas sexy. On y débranche le cerveau, on y réfléchit pas trop; on « chill » comme disent les jeunes… Mais moi, j’ai toujours préféré les salons feutrés et cosys, où on y boit des cocktails de fruits « OKLM » ; mon côté jeune vieux sans doute.

Alors, non, je n’aime pas particulièrement les « festoches »… Mais c’est populaire et joyeux, on y croise les regards de gens parfois très heureux, et, après tout, on ne se brûle pas à la chaleur humaine. Et puis comme j’aime beaucoup mon ami Rémi, et qu’un jour celui-ci m’a dit : « Viens à Liège pour les Ardentes ! » synonyme dans mon esprit de proies faciles et pas farouches (je ne savais pas ce que c’était à l’époque), j’ai dit « Banco ! »

C’est un samedi après-midi, sur l’Open Air et sous une bruine légère que je vois un petit maigrichon sauter et gigoter sur la (très grande) scène du nord de Liège. Il chante « Rrose Selavy » et il appelle le public à bouger avec lui. Mais dans l’étendue clairsemée du parc Reine Astrid, peu d’entre eux ont suivi; la veille, ils étaient restés, bravant le déluge, pour Shaka Ponk. Je bougeais pas plus que les autres mais j’aimais bien, alors j’ai noté, pour plus tard.

C’est des mois et des mois après que j’ai réécouté « 5-Step Fever », « Lapis Lazuli », « The Magic », « Four-Poster Ride » et tous les sons un peu rétro de Sundogs. Rapidement, j’ai dérivé sur Canopy, leur premier album ; entre « Crooked Head », « If A Kid » et « Late Lights » ça ressemble un peu à The Shins, The Kooks, ou Band of Horses, pour ce que j’en connais, mais ça me fait surtout penser à du Pheonix époque United. Paraît que c’est de l’alternatif… moi, sauf grossières exceptions, je ne sais pas mettre un genre à une musique pop, mais je dirais juste que c’est le genre de trucs que je mets le samedi matin juste après m’être levé, tout guilleret, en buvant mon thé, et en arrosant ma fausse plante morte.

Quand j’y pense, il n’y a presque que des hits en puissance sur ces deux albums. Alors quand je vois même pas 30.000 vues sur « It’s Alright », que je me rappelle qu’au final on ne se brûle pas à la chaleur humaine et que je n’aime définitivement pas les « festoches », oui, pour le coup, je suis bien embêté…

Ecoutez Great Mountain Fire, c’est bien.

 

À bientôt peut-être…

Plusieurs jours après, ils se retrouvèrent par hasard en milonga.

Il essayait de faire bonne figure, de rester digne, mais souffrait encore moralement des stigmates et des plaies, ressentit par lui comme un abandon, vécu par cycles comme une malédiction, d’une fin aussi rapide que soudaine.

Il était amoureux, elle l’aimait bien… l’addition d’un mot qui sonne en général le glas d’une relation bancale.

Il se souvenait de leur première rencontre ; de cette jolie brune solaire à l’œil vif et espiègle qu’il avait osé inviter un soir de mai. Autrefois enthousiaste et volontaire, c’est son regard qu’elle fuit désormais, mais n’ose finalement pas refuser l’invitation.
Le cœur qui bat, le souffle court, il s’approche… lentement, doucement… il tremble. De sa bulle, il perçoit peu à peu la musique : Fresedo, Buscándote, sa chanson préférée.

Il dansait avec toute la douceur, la tendresse et l’affection qu’il pouvait éprouver pour elle. Et quand ce fût finit, il la pris dans ses bras, la serra fort, très fort, si fort qu’il savait que c’était la dernière fois, qu’il la voyait pour la dernière fois.
Et c’est avec une profonde tristesse, une émotion palpable, et un grand désarroi, qu’il lui chuchota : « J’suis pas mauvais dans l’fond tu sais… j’suis pas mauvais dans l’fond…»

Il aurait voulu que la cortina dure des heures, des jours, des mois, une éternité… mais au bout d’un moment, et avec des mots qui résonnèrent tel un tourment, tel un couperet, elle lui dit : « Au revoir λουλουκο, à bientôt peut-être… »

Il n’a rien dit. Il n’a pas bougé. Il l’a juste vu s’éloigner. Il l’a juste vu s’en aller.
Il ne la reverra jamais plus. Elle ne lui répondra jamais plus.

La valse était tout simplement terminée.

Remembranzas et Oblivion

La nuit, quand je n’arrive pas à dormir, j’aime écrire, j’aime raconter des histoires… sans ambition évidemment -et d’ailleurs, c’est pas toujours très bon- autre que celle de partager le temps d’un mémo, décrire en quelques mots, un souvenir, un sentiment, une émotion. Bien que parfois exagérément dramatique, le texte qui suit est la retranscription plus ou moins fidèle et romancé, raconté à travers mes yeux et ma perception, de mes souvenirs, de ma modeste expérience vécue pendant près de deux ans et demi de Tango.

« Como Aquella Princesa »

On ne croirait pas, et ce n’est certainement pas Annalisa qui le contredira, mais quand on danse en milonga, certaines miradas commencent avant même que ne débute la prochaine cortina… Il est sur la piste en train de danser quand il la voit entrer, magnifiquement enveloppée dans sa belle robe noire imprimé fleur, qui sublime encore plus cette jeune fille belle comme un cœur. Il l’avait déjà remarqué les semaines précédentes, et avait déjà eu l’occasion, dans un moment de lâché prise et d’abandon, le plaisir noble d’échanger avec elle quelques pas.
Un tour vers le bar, il lui dit « bonsoir », elle ne se souvient probablement pas de son prénom, mais elle le reconnaît, c’est déjà ça… Il l’invite. Ils se lancent. Il s’applique et essaie, comme à son habitude, de la guider avec douceur, rondeur, délicatesse et mélodie. Mais malgré tous ses efforts, elle n’esquisse pas un seul sourire ; comme blasée, ennuyée, d’une série d’enchaînements plats et sans reliefs. A l’écoute de celle qu’il a dans les bras, il s’en rend très vite compte… et ce cruel constat lui fait mal. Car il n’arrivait pas à avoir ce qui lui procure ce sentiment de jouissance intérieur ; l’impression éphémère d’avoir pu lui donner un peu de gaieté et de bonheur.
C’est fini, il lui dit « merci » et vont se rasseoir. Pendant qu’il se tue à jouer de la mirada, à chercher la compagnie d’une nouvelle partenaire le temps d’une unique tanda, elle, avec ses quatre ou cinq prétendants, n’a pas ce souci ; elle est déjà partie… avec un éternel habitué, un prof, contre lequel il ne peut pas lutter. Alors qu’il la voit et l’observe évoluer au gré des notes de Pugliese, les danseurs plus expérimentés, eux, viennent tout juste d’arriver.
Encore frais dans cet univers ouvert mais endogame, pas si différent de n’importe quel autre univers hiérarchisé et féodal, il sait que ce soir, il sera, une nouvelle fois, dans l’ombre noire ; un invisible anonyme au milieu des plus vieux milongueros…

« Remembranzas »

Rien ne le prédisposait à faire du tango ; ni même à faire de la danse en général. Quand il était gamin, il essayait de dupliquer par mimétisme les pas de M.J. dans « Thriller », et il se souvient avoir bougé une à deux fois sur l’air de la Lambada avec Tata, mais sans plus. Pour autant, sans trop savoir pourquoi, si c’est à cause d’un Libertango entendu à la télé, d’un Gotan Project à la radio, ou d’un Al Pacino aveugle, tendre et malicieux le temps d’une scène dans « Le Temps d’un Week-end », il a toujours été attiré par le tango.
Il y a près de 20 ans maintenant quand il avait 15 ans, il y a plus de 10 ans déjà quand, au détour d’une discussion avec un collègue de bureau, il lui disait vouloir « faire du tango », et que « la salsa c’est clairement pas pour moi », quand bien même ce soit une danse plus jeune, énergique et populaire. Sur beaucoup d’aspects, l’image très cérébral et -c’est une idée reçue- presque torturé, mélancolique et romantique que renvoi le tango, un peu comme le fado, lui correspondait totalement.
Pour lui, le tango, c’était l’art de marcher avec prestance, avec élégance ; l’art de l’esquive et du contre-pied. S’il ne s’était pas lancé avant, c’était probablement par fainéantise mais aussi, et surtout, par timidité excessive ; peur de l’échec, peur de ne pas réussir… peur du rejet, peur du jugement aussi. Considérations au final bien dérisoires au regard de ce que cela vous apporte quand on prend le risque de se lancer.
Au détour d’une avenue, peu après être revenu dans sa garçonnière d’homme célibataire, fraîchement largué/libéré d’une relation de plus de quatre ans, il voit un prospectus : « cours de tango le vendredi à 500m ». Plus d’excuses, il allait se bouger, il avait décidé de commencer.

« Sõnar y Nada Más »

Entièrement novice et plus jeune élève d’un groupe soudé et solidaire, il a eu la chance d’être accompagné par des danseuses ayant déjà un certain bagage et entièrement bienveillante à son égard. C’est alors qu’il savait à peine marcher qu’on l’a emmené dans sa première milonga ; dans une ruelle sombre derrière le moulin près de la place Pigalle.
Alors qu’il s’engouffre en pleine nuit dans cette allée sans lumières, d’apparence glauque et peu avenante, une fois franchi le pas de la porte, il avait l’impression naïve de voyager, d’être téléporté, à des milliers de kilomètres de là, dans un univers en dehors du temps et de l’espace, fait de belles robes et de pantalons à pince, où Paris se changeait, le temps d’une nuit, en Buenos Aires.
Il existait dans sa ville un microcosme, un univers, une vie, qu’il ne soupçonnait pas. Tous les soirs, au moins quatre ou cinq milongas, avec chacune leur particularité, leur atmosphère, qu’il prenait le temps de sentir, comprendre, afin de s’en imprégner l’esprit.
Il aimait observer ces couples, jeunes et moins jeunes, observer leur façon d’inviter, observer leur façon d’échanger, sans prononcer le moindre mot, observer leur style, leur technique, leur manière de se mouvoir sur la musique, et essayait, telle une éponge, d’absorber tout ce qu’il voyait. Il les regardait avec des yeux émerveillés, comme un gamin que le père noël vient réveiller, comme un ado que cette fille aimé en secret vient d’embrasser.
Il se disait, alors impressionné, qu’il n’y arriverait pas, qu’il n’aurait jamais autant d’aisance qu’eux ; devoir gérer la piste, les autres couples, devoir gérer les pas… Mais il s’en moquait. Il ne s’imaginait pas un seul instant abandonner. Il aimait prendre des cours. Il les attendait avec impatience chaque semaine.
« Il faut du temps pour être un bon danseur tu sais ? Au moins deux ou trois ans, t’es sûr que t’auras pas envie de laisser tomber ? » Il répondait toujours par « oui » avec un ton direct et franc. Car il n’avait pas d’ambitions démesurées. Il voulait être lui, il voulait s’amuser, il voulait prendre soin et apprendre à guider. Il voulait rêver, et rien de plus.

« Comme il faut »

Transfert de poids, marche, énergie, inertie, dissociation… le tango s’appuie sur des concepts quasi géométriques finalement très simple et évident. Pour autant, cette recherche systématique du « rien », de la bonne posture, de la pureté du geste, dans un tempo choisi et maîtrisé, est un travail technique, long et difficile.
Il faut chercher l’axe, l’énergique et le relâché, le dynamisme et la fluidité, la clarté sans brutalité. Comme une langue avec ses règles, sa grammaire, sa syntaxe et son vocabulaire, il n’y a pas ou peu de mouvements chorégraphié dans le tango tel que pratiqué en bal, le but ultime étant un guidage universel permettant l’improvisation avec n’importe quelle danseuse. De cette improvisation, de ce guidage universel, émerge du danseur un ton, un caractère, une mélodie, une musicalité. En plus de l’improvisation et de l’interprétation du morceau, le danseur et la danseuse ne sont pas seuls sur la piste. Ils font partie d’un bal, d’un tout, soit très harmonieux, soit complètement chaotique.
Jadis il pensait naïvement, et une part de lui le pense toujours, que le bon guidage pouvait être proposé à n’importe quelle danseuse à l’écoute, même si celle-ci ne connaissais pas le pas. Car il estimait qu’en cas d’erreurs, de mouvements non voulu, c’est parce qu’il n’avait pas su donner le bon message, le bon guidage. Et il aimait répéter à l’envie que dans le tango, le danseur interprète la musique là où la danseuse interprète le danseur…
Même s’il n’y arrivait pas parfois, il aimait être à l’écoute ; il aimait l’inattendu, détecter quand une danseuse s’était habitué à une répétition de pas enchaînés, afin de lui tendre des pièges, de la surprendre. Il n’aimait pas les zones de confort. Il attendait de l’énergie, de la réactivité. Mais il essayait toujours de s’assurer que les erreurs ne se voient pas, et s’intègrent naturellement dans une suite de pas.

« Patético »

Il s’était rendu compte que le tango pouvait être très ingrat parfois. Il peut vous gratifier d’un immense bonheur, tout comme vous remplir d’une infinie tristesse. Surtout, il ne vous récompense pas toujours des efforts réalisés pendant des semaines et des semaines. Au début prudent et hésitant, il faut savoir se faire violence avant d’avoir le courage d’inviter quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans garantie du niveau, de comment va réagir la danseuse, va-t-elle suivre, va-t-elle vous faire un monologue sur la technique et l’abrazo, sur le rythme… va-t-elle tout simplement apprécier ou vous engueuler ?
Ses premiers pas en bal et en pratique furent comme une torture. Il se souvient de cette danseuse qu’il a fait tomber, un dimanche soir froid et pluvieux où il s’était décidé à aller dans une pratique à République. Il se souvient de cette danseuse impossible à guider et qui n’arrêtait pas de gigoter. Il se souvient de cette danseuse qui ne comprenait pas son guidage, ne percevait pas les nuances, ne discernait pas les subtilités, et qui l’a laissé en plein milieu de la piste. Il se souvient de toutes ces filles qui le snobent et qui l’ignorent, alors qu’il n’a jamais voulu être en demande. Il se souvient de cette danseuse dont le pied s’est fait accroché et qui poussa un cri de douleur et d’effroi, le laissant la mine confuse et déconfite, blessé moralement de savoir qu’il avait fait mal alors qu’il avait travaillé des mois pour gagner en assurance, en crédibilité…
C’est dans tous ces moments moralement difficiles que c’est le plus dur. Car l’appréhension de se retrouver une nouvelle fois dans une situation compliquée, ou de ne pas avoir du tout d’opportunité de danser, sonnait comme une mise en garde et impactait sévèrement sa motivation. C’est dans ces moments-là qu’il avait envie de tout arrêter, et qu’il se demandait déprimé et blasé : « finalement, à quoi bon ? »

« Buscandote »

Quand il parle de tango aux non-initiés, le premier mot qui leurs vient à l’esprit est « sensualité ». Pour autant, il n’a jamais vu le tango de cette manière. Il en avait évidemment parfois profité, s’était physiquement rapproché, de filles totalement en dehors de ce monde, de cet univers, et au moins autant intéressé par lui qu’intrigué par le tango en particulier. Mais il tenait à ce qu’il n’y ait pas d’amalgame.
Bien qu’il eût commencé le tango après une déception amoureuse, un déchirement sentimental, il ne s’était jamais lancé avec arrières pensées, en ayant à l’idée de multiplier les conquêtes ; plaire oui, séduire oui, mais pas seulement, pas vulgairement. « Dans toute activité, personnelle ou professionnelle, il ne faut pas se lancer par prétexte, il faut vivre les choses avec passions, c’est encore la meilleure façon de réussir. Surtout, ce qui te motive, ce qui t’enflamme, ce qui te permet de t’affirmer et te définit en tant que personne, c’est ça qui est attirant. »
Dans le tango, il existe trois type d’abrazo : celle de pratique, l’ouvert et le fermé. Et si dans l’inconscient populaire le tango est une danse sensuelle, c’est à cause de la vision extérieure -en grande partie erronée- de la posture très rapprochée, poitrine contre poitrine, telle que dansé en bal qui laisse imaginer une relation quasi érotique entre le danseur et la danseuse. Sauf qu’outre la dextérité supplémentaire que demande l’abrazo fermé, laissant moins d’espace pour les jambes et l’exécution des pas, pour lui qui n’aimait pas la promiscuité, rentrer dans la proximité intime d’une inconnue, réaliser ce déclic, a été particulièrement difficile. Car il ne voulait pas en profiter, ni donner l’impression qu’il allait en profiter, son intérêt était ailleurs.
Il aimait dire qu’on ne triche pas au tango, qu’on ne triche pas avec un abrazo, et le sien était ce dont il était le plus fier. Il ne voulait pas ressembler à un autre danseur, il voulait avoir son style, à la fois doux et subtil, son caractère, sa manière de faire. Il essayait de relativiser, il ne voulait pas s’enflammer, mais les plus beaux compliments de sa vie il les avaient eus grâce au tango, et ça le rendait tout simplement heureux et épanoui. « Concernant ton abrazo… c’est simple, j’ai rien à dire. En tant que professeur, je peux enseigner une technique, donner des indications, des corrections, mais toi, t’as quelque chose qui ne s’apprend pas. Quelque chose qui vient de l’éducation, du caractère, de galant ou de chevaleresque, je ne sais pas, mais qui est vraiment très agréable. »
A son entourage, il expliquait : « La tango peut paraître macho, c’est l’exact opposé en réalité. On n’impose pas au tango, on suggère ; on ne commande pas, on propose. On pourrait croire que c’est l’homme qui guide, alors oui certes, mais c’est la danseuse qui décide de suivre ou pas, d’exécuter ou pas, les pas que lui indique le danseur. Il faut savoir guider avec humilité et respect. Et c’est ce qui transpire de façon exagérée du « chamuyo » argentin, du côté séducteur, de la mirada… c’est l’essence même de la philosophie du tango ; un ensemble de codes d’apparence snob et compliqué qui sous-entendent une manière fière, mais toujours très humble et respectueuse, d’inviter quelqu’un et de lui dire « donne-moi l’opportunité de te plaire sans prononcer le moindre mot ». »
On lui demandait souvent, d’autant plus avec le temps, comment il faisait pour ne pas arriver à rencontrer quelqu’un en bal, vu le temps qu’il y consacrait, comment faisait-il pour n’avoir aucune opportunité ? Or sa plus grande hantise était d’avoir une réputation pétée, celle du petit jeune qui fait du tango pour draguer ; une hantise poussée à l’extrême. « Non ! Non ! Tu peux pas faire ça ! Le tango c’est très bien, c’est OK ; mais entre les morceaux prends le temps de sociabiliser ! Toi t’enchaîne sans dire un mot en baissant la tête, tu demandes même pas le prénom de la danseuse ! » Et c’est vrai qu’il s’en foutait un peu. « Prends ton temps, on est bien, on est cool. »
Aujourd’hui passionné, il n’imaginait pas être avec quelqu’un sans pouvoir le partager. Si bien qu’il avait fini par utiliser le tango aussi comme un moyen de tester une compatibilité, une alchimie. Malgré tout : « Je ne rencontrerais jamais personne via le tango, d’une part parce que c’est un petit monde où les opportunités ne sont pas si fréquentes, d’autre part parce que j’essaie de ne pas donner l’impression d’être en recherche, je ne veux pas d’amalgames, si bien qu’il est hautement improbable qu’une fille puisse croire à un début d’approche. ».
Surtout, il voulait transmettre. Donner l’envie d’avoir envie. Lui qui n’avait pas la prétention d’être un professeur, il aimait, ou aurait aimé, initier des vocations, faire vibrer de sa passion. A tel point qu’il en parlait à tout le monde et tout le temps, et qu’à la fin il devait en être particulièrement soûlant !

« Tango Apasionada »

Il en était à un stade où le tango avait pris une part importante dans sa vie. Dans une recherche quasi obsessionnelle de nouvelles idées, de nouvelles partenaires, d’améliorer sa fluidité et la qualité de son geste, il enchaînait les stages et les milongas. Avec le temps, il s’était rendu compte, non sans une pointe d’amertume et de regrets, qu’il avait petit à petit changé ; là où d’ordinaire il n’aurait jamais rechigné à danser avec une débutante, il s’agaçait intérieurement et déprimait douloureusement quand il n’arrivait pas obtenir le bon tempo, le bon relief, frustré de rater ou qu’on limite sa créativité. La peine morale pouvait s’accompagner d’une souffrance physique, lorsqu’on lui tirait le bras, lorsque la tête était mal placée ou lorsqu’il devait forcer le geste, contrebalancer un déséquilibre ; lui qui voulait, misait, cultivait pompeusement un guidage subtil et sans efforts.
Il comprenait alors toutes ces danseuses magnifique qu’il essayait d’inviter en vain. Il n’avait rien d’un maestro, il n’avait que deux ans de tango, il n’était pas spécialement beau, et n’avait avec elles jamais échangé le moindre mot ; il n’avait rien d’exceptionnel. Quelles raisons auraient-elles alors de danser avec lui ? Elles qui avaient travaillé pendant des heures, pratiqué jusqu’à ce que leurs pieds en meurt, et souffert des années avant d’être renommée.
Il réalisait les marches qu’il lui restait à gravir, les paliers à franchir, et à chaque étape il devait travailler, redoubler d’efforts. Il avait commencé dans un cours de fondamentaux. Il avait continué à se former, ouvert son cercle, expérimenté d’autres méthodes, d’autres approches. Une fois acquis une petite aisance, et, surtout, un petit peu de confiance, il traînait dans plusieurs milonga, pendant plusieurs mois, essayant différentes salles, essayant différentes orgas. A chaque fois qu’il avait l’impression de stagner, il avait essayé d’ajouter une nouvelle source de matière à explorer. Il avait même commencé à prendre des cours particuliers.
Et il se rappelle ce qu’on lui avait dit : « C’est normal tu sais… passé un certain niveau, tout le monde n’a pas la même passion, les mêmes aspirations, les mêmes ambitions… et c’est à ce moment que c’est presque le plus difficile. Car plus tu veux monter, plus tu veux y arriver, plus l’étau se resserre, plus tu auras du mal à trouver une partenaire… et malgré tous tes efforts, tu peux travailler, et travailler encore, tu n’auras jamais la garantie d’y arriver. »
Il réalisait les marches qu’il lui restait à gravir, les paliers à franchir, et à chaque étape il devait travailler, redoubler d’efforts… Mais inlassablement il s’exécutait. Car c’était ça ou arrêter, ça ou abandonner… et lui voulait être mentalement fort.

« Oblivion »

La jeune fille continue de danser avec son prof, et il sent que ce soir le cabeceo ne fonctionnera pas ; les danseuses ne le regardent pas. Bien que ce ne soit pas dans ses habitudes et qu’il rechigne à le faire, il se résout à les inviter directement… deux refus secs, qui sonnent en lui comme deux coups de poing dans l’estomac.
Presque groggy, les yeux humides et rougis, le vague à l’âme, et dans un échange mental qui confine à la schizophrénie, il se demande alors : « Mais qu’est-ce que tu fous là ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu t’infliges ça ? Tu cherches quoi ? Ça te rapporte quoi ? » « Je sais pas… j’en ai besoin… j’en ai besoin quand ça marche, j’ai besoin de ce retour. » « C’est-à-dire ? » « C’est probablement très naïf, mais je pense que dans la vie il faut donner pour recevoir… J’aime l’idée de me dire qu’on n’est que de passage dans la vie des gens, dans la vie d’une personne, et mon but à moi, c’est de donner à cette personne, le temps de trois ou quatre morceaux, suffisamment de bonheur pour qu’elle ne m’oublie pas.»
Toujours le regard dans le vague il réfléchit, puis reprit : « J’ai peur du vide… Quand j’étais petit, à tous les jeux, j’étais le petit gros que personne ne choisit, ou qu’on choisit par défaut, en dernier, et j’ai peur qu’à la fin il n’y ait plus personne pour me tendre la main quand j’en aurais besoin… Alors je donne parce que faire plaisir, mettre un sourire, illuminer le visage de quelqu’un, c’est tellement valorisant, tellement galvanisant. Et c’est ce que me permet le tango, ce que me permet une milonga… Alors ça paraît flatteur et chevaleresque dit comme ça, ça sous-entend une certaine grandeur d’âme, le désintéressement total… Tu parles ! C’est juste d’une infinie tristesse ! C’est pathétique même ! En réalité, je suis juste qu’un gros trouillard égoïste et égocentrique. J’ai juste peur du vide… j’ai peur de l’oubli… j’ai peur… qu’on m’oubli. »

« Libertango »

Il avait pris l’habitude de marcher… marcher pour pratiquer, marcher de toute la plante de son pied, marcher quand il devait rentrer, à l’heure où le dernier métro avait fini de rouler. Et il repensait à tous ces moments, à tous ces gens qu’il avait croisé depuis qu’il avait commencé.
Il lui arrivait parfois de regretter, regretter de ne pas s’y être mis plus tôt. Sa vie aurait-elle différente ? Serait-il devenu prof ? Aurait-il fait des démos ? Aurait-il eu le talent suffisant déjà au moins pour être capable de le faire ? En tout cas, il est probable que son expérience avec le tango aurait été très différente. Car pour tous les moments de déprime, il y a eu un nombre incalculable de fois où on l’avait aidé, soutenu, avec bienveillance et simplicité. Au final, il avait eu beaucoup de chance, il n’avait jamais rencontré de gens vraiment méchant, au pire des gens qui l’ignorent.
Il repensait à tous ses professeurs, à qui il devait tout, qui ont joué d’ingéniosité pour lui enseigner les fondamentaux, le préparer aux bals, avec des chaises déplacées faisant office d’obstacles. Il repensait à toutes ces danseuses promptes à lui faire pratiquer, que ce soit la salida, les sacadas, les volcadas, les boléos, les tours, les ochos cortados, les ochos milongueros… l’habituer à adopter la bonne posture, le bon placement de tête, à coups de malicieux pincements sur l’épaule. Il repensait à toutes ses danseuses pro avec qui il avait eu l’occasion de danser, qu’il avait invité naïvement sans savoir qui c’était, et desquelles, pour la plupart, il avait eu un grand sourire en retour. Il repensait à tous ces verres partagés, ces moments complicité et de rires à gorge déployée.
« Quand on y pense, à bien des égards, ce que l’on vit dans le tango – joie, tristesse, déception, bonheur, surprise, travail, effort… – est transposable à l’identique dans bien des domaines de la vie en général. Le tango c’est un patrimoine, une danse, une musique, mais c’est aussi, et surtout, des personnes qui composent et font vivre cet univers. Et même s’il peut être snob ou cruel parfois le temps d’une milonga, il est aussi rempli de gens formidables à qui, aujourd’hui à travers ce texte, j’ai tout simplement envie de dire… « merci ». »
références musicales :